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Chez Betjeman and Barton à Carouge, Véronique Gallais remet sa théière
Commerce de bouche La reine du thé de la Cité sarde confie les clés de sa boutique à sa pétillante complice Marie. Et file en terre berbère.
En ce samedi matin, entre mugs et théières, on s’étreint beaucoup chez Betjeman and Barton à Carouge. On s’offre des fleurs aussi, on se dit des choses gentilles, en sirotant un thé au safran. C’est qu’aujourd’hui, c’est jour de passation. La passionaria de l’échoppe, Véronique Gallais, en remet officiellement les clés à sa complice Marie Verdel. La première tient la boutique avec panache depuis treize ans; la seconde y travaille avec zèle depuis vingt-quatre ans. Émotion. La clientèle est toute chose. Les deux femmes itou.
«Le plus drôle, c’est qu’en arrivant en 1994, je n’avais jamais bu une tasse de thé de ma vie», rigole Véronique. Comment cette fille de paysans bretons s’est-elle retrouvée reine du darjeeling et du matcha à Carouge? C’est une histoire, une saga, un roman. Elle raconte.
Encyclopédies au Maroc
«À 15 ans, j’ai fait les vendanges pour me payer une mobylette», se souvient-elle. Mes parents, qui ne roulaient pas sur l’or, m’ont sortie de l’école. Il y avait deux places d’apprentissage possibles. Chez la coiffeuse et chez le boucher. Quand je suis arrivée au salon de coiffure avec ma mère, la place était prise. J’ai fait un CAP de boucherie-charcuterie.» On est encore loin de la théière.
Exit la Bretagne. Elle se retrouve marchandiseuse en charcuterie à Lyon. Puis file un an au Maroc, où elle fait du porte à porte pour vendre des encyclopédies «publiées par une maison genevoise». Cela ne s’invente pas. «C’est comme ça que je suis passée un coup de vent à Genève et n’en suis jamais repartie, ou presque.»
«J’avais 28 ans, je faisais des petits boulots, sans permis. Brusquement, tout est devenu très clair, il fallait que je retourne à l’école.» Ce sera sur les bancs de l’Académie de langues et de commerce, rue de Lausanne, pour un cursus express d’un an. «J’avais quitté les études à 15 ans, c’était une petite revanche. Cette formation m’a réparée, m’a rendu l’estime de moi.»
Pour payer ses études, elle bosse çà et là. Par exemple à La Citadella, rue du Perron, où elle rencontre Marion Baird, épouse de lord et décoratrice d’intérieur de haut vol. La Bretonne exilée devient la secrétaire à tout faire de la septuagénaire nantie, la suit de Londres a Paris, via Gs-taad, Verbier et Crans. «Un beau jour, elle me demande d’aider sa fille dans sa boutique de thé à Carouge, une franchise de la maison Betjeman & Barton. La fille aime un garçon à Biarritz. Il faut tenir la baraque. Je me suis retrouvée seule pendant huit mois à gérer le magasin.» Vide et endetté, le magasin. La propriétaire veut vendre. «Un ami m’a dit: cette boutique, elle est pour toi!» À Paris, l’héritier de la société lui propose un deal. «Tu règles les dettes et on te donne l’exclusivité pour la Suisse.» Marché conclu. D’une poignée de main. «Relever les défis, c’est dans ma nature.»
Épicentre charmant
Les sous? Les banques renaclent, un ami l’aide. «J’étais totalement inculte en matière de thé. Pendant deux ans, j’ai travaillé comme une folle; les clients m’ont éduquée. On vendait surtout du thé noir à l’anglaise. Je me souviendrai toujours du choc à la découverte des premiers thés verts. Et surtout du sublime lung ching aux notes toastées et flo-rales, dont je suis immédiatement tombée amoureuse.»
Dès lors, Véronique et ses employees vont transformer l’échoppe carougeoise en épicentre charmant et vivant du the à Genève. «On s’est mis à multiplier les tests de températures et de temps d’infusion. À organiser des événements et dégusta-tions.» Thé et chocolat avec David Paganel. Thé et gastronomie avec les Lonati à Ma Colombière. Thé et fromages – mariage singulier mais formidable – avec Dominique Ryser de chez Bruant. «On a même concocté le menu d’un mariage et d’un enterrement de jeune fille. On a beauccoup donné; on s’est beaucoup amusées.»
Entre-temps, Véronique est retournée au Maroc, manière d’achever son voyage de jeune fille. Elle y rencontre son mari, Abdellah. Elle y achète une bâtisse dans la vallée du Drâa, qu’elle mue en maison d’hôte. «J’ai mené les deux activités de front. Je suis crevée», sourit «Sa Sainte Thé» de Carouge. «Mais enchantée de remettre à Marie. Elle connaît la maison. On a le même ADN, la même passion. C’est comme une filiation. Je pars le cœur léger.»
Jérôme Estebe
Source: La Tribune de Genève – 29/03/25 ( https://www.tdg.ch/carouge-veronique-gallais-remet-sa-theiere-845709891626 )








